Les deux souris

Les deux souris

Sous le soleil voilé de sable marche une tribu de souris. Dure chaleur. Le museau bas, elles prient pour que leur vienne un puits. Au soir (ciel pâle, soleil rouge) enfin, au loin, quelques palmiers, des buissons épars. Le point d’eau. En désordre elles se précipitent, plongent leurs outres au fond du trou, s’abreuvent, s’enivrent de vie. Deux jeunes folles veulent plus : un bain, sous la lune naissante. Elles plongent, en piaillant, dans le puits. Elles barbotent, elles rient, elles appellent :

 —  Remontez-nous !—   Oui, mais comment ? Vous avez amené les cordes, elles sont descendues avec vous. Grimpez le long de la paroi !

Elles s’escriment, se hissent un peu. Elles retombent. Elles ne peuvent pas. Leurs compagnes, penchées au bord :

—   Vous n’y arriverez jamais, vos cuisses sont beaucoup trop maigres. Que faire ? Rien. C’est sans espoir. Vous êtes perdues. Que c’est triste ! Nous ne pouvons plus que chanter pour votre salut, pauvres sœurs, le De profundis souricier !

Autour du puits, sous les étoiles, elles entonnent l’hymne sacré. L’une des deux accidentées cesse bientôt de s’obstiner. Elle s’effondre, le souffle rauque. Son museau surnage un instant, puis elle disparaît dans l’eau noire. L’autre, au contraire, s’évertue, elle trouve des prises, elle s’acharne, elle glisse mais ne tombe pas. Le bord, enfin. Elle est sauvée.

—    Alors là, disent ses compagnes, quelle vaillance, quel exploit ! Nous n’aurions jamais cru, vraiment, te revoir parmi nous vivante !

—    Que dites-vous mes chères sœurs ? demande la miraculée. Je suis sourde des deux oreilles, mais j’ai bien compris à vous voir penchées au-dessus de ma tête que vous me donniez tout de vous, votre confiance, votre espoir. Vous avez décuplé mes forces. Sans vous, c’est sûr, j’aurais péri !

—     Mais nous ne t’avons pas aidée ! crièrent les autres assez fort pour que la sourde les entende.

 Elle resta un moment perplexe, sortit de son sac le carnet où elle inscrivait, chaque soir, les pensées qui la traversaient, alla à la lueur du feu et nota, en tirant la langue : « Recette d’élixir de vie : Un mot peut te trancher les pattes ou te tirer du fond du trou. Ecoute celui qui te sauve, au besoin imagine- le, sois sourd à celui qui t’enfonce, même s’il te vient à l’esprit. »

Henri GOUGAUD, Le livre des chemins

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